Du commissaire voyer du XIXème siècle à l’architecte voyer du XXème siècle, accompagnant l’évolution sans rupture des missions spécifiques du corps, les épreuves de l’examen primitif et, depuis 1895, les épreuves des concours de recrutement ont toujours fait appel aux compétences culturelles et techniques des architectes.

Suivant des dispositions propres à la fonction publique, les architectes voyers sont recrutés par concours, à des intervalles de temps variant de deux à cinq années, suivant les besoins du service, si l’on excepte quelques périodes particulières (1912/1929 – 1932/1942 – 1964/1976) ayant généralement provoqué des mesures compensatoires, sous une forme ou sous une autre. Depuis 1895, il s’agit de plus de vingt éditions de cette procédure de recrutement qui, selon les circonstances politiques ou économiques, attirèrent un nombre important de participants ou, au contraire, parvinrent difficilement à combler la totalité des postes à pourvoir. La ville de Paris, seule ville de France qui fasse appel à un corps intégré d’architectes voyers, veille régulièrement à ce que ce service, en dépit des aléas de recrutement, puisse demeurer opérationnel. C’est pourquoi, à plusieurs reprises, des effectifs employés en tant que contractuels furent appelés à tenir des postes pour lesquels il convenait de palier une insuffisance provisoire de titulaires. Les intéressés eurent généralement l’occasion d’intégrer progressivement le cadre régulier du corps en participant aux concours ouverts après leur entrée de fait dans l’administration. Le principe selon lequel les postes occupés à titre précaire, dès que mis au concours, devaient être libérés au profit des nouveaux titulaires, n’a que très rarement provoqué le licenciement des personnels en cause. Quant aux candidats issus d’autres services de la ville, ils eurent le loisir, en cas d’insuccès, de regagner leur poste d’origine. En tout état de cause, la discontinuité de recrutement entraînait une rupture de l’échelonnement régulier des âges, et des difficultés d’avancement dans un système où la progression d’échelons et de grades est le développement normal de toute carrière administrative.

Depuis le 28 juillet 1927, par le concours tel qu’il se présente encore actuellement, et malgré une notable évolution dans la forme et dans le fond, les candidats jugés admissibles accèdent après un stage probatoire d’une année, au grade d’architecte voyer ou, dans un passé encore assez récent, d’architecte voyer divisionnaire. Avant 1927, l’intégration se faisait sur l’emploi d’architecte voyer adjoint et, pour la première année, d’architecte-voyer adjoint stagiaire sur un parcours de 6 classes, préalable à l’attribution du titre d’architecte voyer.

Une référence incontournable : les objectifs haussmanniens

Avec Haussmann, préfet de la Seine auquel on ne peut éviter de se référer historiquement, le rôle futur des architectes voyers – appelés administrativement commissaires voyers avant 1895 – va encore se préciser et se développer. Mais les fonctions et tâches existaient bien antérieurement, et n’ont cessé d’évoluer depuis le début du siècle. Le préfet de Napoléon III se plaît à écrire dans ses mémoires que les membres de ce cadre technique, tous architectes, “ ont été de tous temps recrutés avec le plus grand soin ”. Même s’il entendait plaider ainsi pour l’efficacité de sa gestion en vantant la qualité des personnels auxquels il faisait appel, il en ressort que la notoriété jouait un rôle significatif, et sans doute déterminant, dans l’appréciation portée sur les candidatures, eu égard aux missions essentielles qui furent confiées aux architectes dans la mise en œuvre du grand dessein impérial pour Paris, dont la responsabilité incombait à Haussmann. Pour mener à bien cette entreprise, il réorganisa et étoffa considérablement les structures existantes, encore assez simplifiées et naturellement limitées aux besoins des douze arrondissements d’avant l’annexion de 1860.

Avant l’instauration d’un réel concours de recrutement aboutissant à un classement par ordre de mérite, les postulants aux fonctions de commissaire voyer ne pouvaient néanmoins accéder au grade de début de carrière – commissaire voyer adjoint auxiliaire, titre qui remplace en 1880 celui de piqueur, jugé obsolète et impropre aux fonctions de ces agents – qu’après avoir subi avec succès un examen d’aptitude destiné à prouver un niveau de connaissances spécifiques très complet.

A cette époque, les postulants étaient invités à produire à l’appui de leur candidature les antécédents, diplômes, certificats, etc… prouvant des compétences indiscutables. D’ailleurs, si l’on se reporte notamment aux épreuves techniques – géométrie descriptive, statique, architecture, construction – ou juridiques, on s’explique mieux pourquoi dès le début du XIXème siècle, les commissaires voyers, commissaires voyers adjoints, inspecteurs particuliers, étaient presque exclusivement des architectes dont la spécificité professionnelle était tout particulièrement adaptée à ces fonctions. Après l’extension de Paris aux communes ou parties de communes contiguës, et à la création de vingt arrondissements, ainsi qu’avec la progression des tâches, un renfort des effectifs s’était avéré par ailleurs indispensable. Structure double où figuraient d’un côté les Architectes du Service des Travaux, maîtres d’œuvre des monuments et bâtiments publics, pour lesquels l’art se devait d’être la vocation, selon les conceptions de l’Ecole des Beaux-Arts et des Grands Prix de Rome, et d’un autre côté les Architectes du Service de la Voirie, les Voyers.

Pour ces derniers, la conviction d’Haussmann, fondée sur la tradition et l’observation, était que si “ la géométrie et le dessin graphique jouent un rôle plus important que l’architecture proprement dite, il faut y connaître à fond les lois de la construction, la valeur comparative des matériaux, les qualités de résistance; et tout ce qui touche au métier ”.

De la spécificité professionnelle à la spécificité administrative

Ainsi était formulée, bien avant 1895, la spécificité des architectes voyers, par rapport aux architectes permanents ou temporaires du Service des Travaux; l’importance de cette spécialisation, telle que définie dans ses données constitutives, va marquer durablement les épreuves des futurs concours de recrutement, où les matières scientifiques, techniques, historiques, juridiques, réglementaires, seront très développées. L’étendue des programmes publiés au Bulletin Municipal Officiel avec l’annonce des concours est significative à cet égard. On peut noter succinctement que s’y succédaient la législation générale de l’urbanisme et le règlement particulier de Paris, les attributions des pouvoirs politiques et administratifs, la pratique de l’expropriation, les dispositions relatives aux logements insalubres, les règles d’hygiène et de sécurité, les opérations et droits de voirie, le contentieux, et le judiciaire qui s’y rattache, l’affichage et la publicité, les monuments historiques et les sites, toutes les parties du droit civil touchant la propriété et les contrats et, bien entendu, tout le domaine de l’architecture, de l’art de bâtir, la statique et la résistance des matériaux; enfin l’histoire de Paris.

On attendait ainsi des architectes voyers qu’ils soient des spécialistes compétents, que le contrôle de ce qui se projette et de ce qui se réalise soit solidement fondé. Haussmann tenait à la crédibilité de ce corps, assurance que les épreuves des concours ultérieurs devaient apporter à la ville dans ses recrutements.

Le diplôme d’architecte fait la preuve d’une qualification que l’administration n’a pas vocation de discuter, et qu’elle accepte à l’égal des sanctions universitaires exigées pour d’autres fonctions; il est une condition impérative de validité de la candidature, comme le fut d’ailleurs à une époque encore récente l’appartenance à l’Ordre des Architectes.

Par des limites d’âge, exceptionnellement tardives, et par le maintien d’une faculté d’exercice simultané de l’activité libérale – sous certaines conditions – aujourd’hui disparue, elle s’assure la collaboration d’agents parfaitement au fait des domaines multiples du bâtiment; par cela même, mieux admis des professionnels conduits à confronter leurs intentions aux directives de la collectivité publique, grâce à des possibilités de dialogues en quelque sorte confraternels.

Deux épreuves éliminatoires dotées de forts coefficients, dans le domaine spécifique de la discipline architecturale furent les héritières d’un modèle classique, les montées en loge de l’Ecole des Beaux-Arts dont seront majoritairement issus les futurs architectes voyers. Ce seront une, mais le plus souvent deux esquisses en douze heures, la première d’architecture – composition et construction, avec détails le cas échéant – et la seconde d’urbanisme – projet d’aménagement urbain ou de plan masse de quartier – qui nécessiteront de répéter deux fois l’effort d’une dure journée continue, où se succéderont grâce à une sévère gestion du temps l’analyse d’un programme, la mise au point d’un parti, et le rendu d’un projet exprimé. Pour ce faire, les participants les plus récemment sortis de l’Ecole, ou ayant une bonne pratique en agence, seront sans doute les plus à même de disposer de l’entraînement nécessaire. Comme les fonctions administratives auxquelles étaient affectés pour l’essentiel les architectes voyers nouvellement recrutés – qui ont depuis quelque temps évolué et se sont très diversifiées -, les épreuves furent le reflet des missions fondamentales du corps, à savoir les estimations et la surveillance de l’habitation, véritable test sur la connaissance des métiers.

En effet, l’administration ne lance généralement les opérations de recrutement que lorsque les besoins deviennent manifestes, ou prévisibles à brève échéance. Aussi a-t-elle toujours souhaité trouver des recrues opérationnelles, suffisamment au fait des méthodes et objectifs des services; en quelque sorte éduqués, alors même qu’aucun cursus de formation, scolaire ou universitaire n’abordait des domaines aussi spécialisés. A ce propos, l’idée s’est assez récemment fait jour d’associer une unité pédagogique d’architecture à l’apprentissage de la chose administrative, en ajoutant aux programmes des compléments destinés à ceux que cette orientation peut tenter. A ce jour aucune suite institutionnelle ne semble avoir pris corps, même si quelques expériences ont pu se concrétiser en initiative privée. C’est ainsi que furent dans le passé organisés à maintes reprises, avec la participation des spécialistes maison des conférences et cours du soir complétés par des exercices pratiques calqués sur la réalité quotidienne, essentiellement en matière de permis de construire, d’estimations foncières et locatives, de rapports administratifs. Des personnalités extérieures se sont souvent jointes à cette équipe pour présenter leur domaine propre, histoire de l’urbanisme, histoire de Paris, droit, sécurité publique, monuments historiques, etc… Il est juste d’ajouter que l’administration a quelques fois soutenu à cette formation par une petite subvention accordée à l’Association Amicale et Professionnelle des Architectes Voyers de la Ville de Paris, initiatrice de ce programme.

Ainsi, tous ceux qui souhaitaient compléter leur travail personnel sur les données accompagnant l’annonce d’un prochain concours pouvaient le faire. Cette aide permettait certainement d’aborder plus favorablement l’univers plus compact des lois et règlements, car le rapport liant la théorie à la pratique n’est pas toujours d’une absolue évidence.

Particularités et évolution du concours de recrutement

Ainsi se présentaient successivement une épreuve dite de permis de construire, jeu des sept erreurs pour lequel devaient se manifester vigilance et sagacité dans l’application du règlement; une épreuve d’estimation, avec mise en application de techniques particulières au service, mission typique du corps des architectes voyers telle qu’elle figure dans la délibération du 28 décembre 1894 portant réorganisation du service; rédaction d’un rapport sur des questions de droit ou administratives. Des interrogations orales, émanant de divers examinateurs opérant généralement en duo, portaient, et portent toujours, sur différents chapitres du programme, technique, juridique, réglementaire, de culture générale.

Un jury autrefois présidé par le secrétaire général de la préfecture de la Seine et, depuis l’éclatement du département, par le directeur de l’administration générale de la ville, associe les directeurs concernés par les problèmes d’urbanisme et d’architecture, des administrateurs, les architectes voyers généraux, des architectes voyers en chef, à des architectes extérieurs libéraux, indépendants, sollicités pour leur notoriété, pour leur qualité d’enseignant, et pour l’intérêt qu’ils portent à la ville de Paris. Ils sont d’ailleurs les auteurs d’opérations remarquées sur le territoire municipal. Cette participation permet à la profession de s’associer de façon active à la désignation de ses futurs interlocuteurs des services d’urbanisme. Pour les candidats, c’est le gage d’une appréciation experte et libre.

Les esquisses d’architecture et d’aménagement urbain sont examinées et notées au cours d’une analyse collégiale comparative de tous les projets rendus, dans un complet anonymat, qui se maintient jusqu’au jour de la proclamation des résultats. Pas de directives, pas d’idées préconçues quant au principe d’une solution optimale, mais une ou plusieurs solutions issues de la compétition. Les épreuves écrites ne font pas l’objet d’une correction unique. Elles sont notées par deux examinateurs travaillant isolément, et qui confrontent leurs appréciations avant de fixer la notation définitive. Le même duo d’examinateurs, mais cette fois de concert, entend chaque candidat lors des épreuves orales, évitant ainsi des sentiments trop personnellement exclusifs. On notera pour mémoire l’existence actuelle de deux épreuves facultatives sans incidence négative pour le classement, de langue étrangère et de traitement informatique.

Lors des plus récents concours, le jury a manifesté un grand intérêt à ce que s’engage un vrai dialogue avec chacun des participants qui aura ainsi l’occasion de commenter l’une et l’autre de ses deux esquisses, exposées sur cimaise, d’ajouter d’éventuels compléments de réflexions que le temps passé a pu lui inspirer a posteriori, sans que ceci soit naturellement de nature à remettre en cause la notation du début. Cette procédure est proche de celle qui se pratique en permanence pour les concours entre concepteurs des opérations d’équipements publics, ou chaque architecte défend et souligne ses intentions. Ou suivant une très récente variante, de démontrer l’acuité de son esprit critique sur l’esquisse d’un autre candidat. Le dialogue avec le jury s’achève par une libre expression orale sur des thèmes relevant plus de la culture générale que de hautes connaissances, où les facultés de s’exprimer en public, et la capacité de conviction, peuvent se révéler dans un échange de propos exempt de formalisme.

Ainsi pendant très longtemps le concours de recrutement des architectes voyers fut en étroite symbiose avec la formation universitaire des architectes. Mais force est de constater qu’aujourd’hui le contenu et le style de l’enseignement de l’architecture ont évolué, que le travail en atelier ou en loge n’est plus ce qu’il a été, que le vieil héritage haussmannien a, de ce point de vue, cédé la place à de nouvelles façons de faire et de penser. Enfin ce que l’on a pu appeler l’apprentissage des métiers de l’architecte voyer n’a plus lieu d’être un préalable au concours par le biais d’épreuves très spécialisées. La formation pratique se fera de plus en plus dans les services, où les modes d’intervention sont de fait beaucoup plus diversifiés. Des stages, des séminaires, des programmes de formation continue, des contacts avec différents services de la ville, des voyages d’étude, constituent des possibilités qui pourraient un jour se développer. Pour sa part, le jury a moins d’épreuves à noter – l’esquisse d’architecture et d’urbanisme demeurant en tout état de cause l’épreuve déterminante d’admissibilité – mais dispose par contre de moyens plus directs et plus vivants de cerner la personnalité des futurs architectes voyers.

En dépit des évolutions, et parfois même des bouleversements que révèle l’histoire de l’organisation administratives de la ville de Paris, la spécificité du titre d’architecte voyer s’est maintenue en prouvant sa capacité d’adaptation, lorsque la situation l’a exigée. Ainsi se justifie plus que jamais l’existence du concours de recrutement, dans sa forme et son contenu : l’expérience a suffisamment démontré sa pertinence.

Didier Breton