Une histoire qui vient de loin

Tout d’abord quelques dates clés : dès les années 20 des maires progressistes comme Henri Sellier ou André Morizet affirment la nécessité de penser Paris à une échelle plus large, celle d’un Grand Paris. En 1927, un universitaire Albert Guérard publie un ouvrage « l’avenir de Paris »   dans lequel il propose déjà la création d’une métropole, mais à l’image des villes américaines, un grand carré de 50 km de côté centré sur Paris. Selon les historiens, dont notamment Emmanuel Bellanger, le Grand Paris a déjà existé institutionnellement dans l’histoire il s’agit du département de la Seine.

En 1964, c’est la date de la décision de transformer les départements de la Seine et la Seine-et-Oise en huit départements : la Seine-et-Marne, Paris, Val-D’oise, Yvelines, Hauts-de-Seine, Seine-Saint-Denis, Val-de-Marne et l’Essonne.

1968 est pour moi une date essentielle puisque c’est la date de la séparation des élus parisiens et des élus de banlieue. En effet, précédemment même si Paris conduisait une politique dominatrice, il y avait dialogue, confrontation et débats politiques au sein de l’assemblée du conseil général de la Seine, et certaines décisions appuyées sur la mutualisation des moyens financiers permettaient de réaliser des équipements publics importants à l’échelle du département (PMI crèche etc.). À partir de cette date il y a une rupture forte entre les élus parisiens et les élus de la banlieue. Dans des conditions particulières puisque Paris est la chasse gardée de la droite et que la banlieue dans les années 70 a une majorité de municipalités communistes et socialistes qui mènent des politiques sociales et culturelles ambitieuses.

Dans cette période sont également confortés ou créés des instruments que l’on peut qualifier de métropolitains qui permettent de gérer les grands services urbains : l’assainissement avec le SIAPP, la protection contre les inondations avec IIBRBS (Lacs de Seine), l’électricité avec le Siperec, les pompes funèbres avec SIFUREP, les ordures avec le SYTCOM et même une SEM de logements sociaux, la SEMIDEP, pour Paris et les trois départements limitrophes.

forte évolution de la pauvreté

La métropolisation

Paris est une métropole depuis longtemps, c’était une métropole de l’empire colonial. Dans les années 60/70 s’est développé un phénomène de métropolisation puissant avec des quartiers spécialisés comme la Défense, l’Aéroport de Roissy et des infrastructures de transports. C’est un phénomène de métropolisation extrêmement puissant en lien avec le monde entier qui va de pair avec le début de la désindustrialisation dans les années 70. Une désindustrialisation qui touche les territoires de plein fouet, les Hauts-de-Seine et la Seine-Saint-Denis plus particulièrement, avec des friches urbaines qui vont marquer et continuent de marquer durablement le territoire de ce Grand Paris.

Ce phénomène de métropolisation connu de longue date dans le monde entier ne fait pourtant pas référence dans les analyses de la classe politique du Grand Paris. Le terme de Métropole n’existe pas. Personne ne l’évoque.

En 2001, période qui nous intéresse plus particulièrement, l’idée d’une métropole n’est absolument pas partagée par le monde politique. Le monde politique utilise des concepts obsolètes comme «la ville-centre et sa banlieue» «la ville centre et sa périphérie», « l’agglomération », et même le passage à la Région Île-de-France se fait sans reconnaître la métropolisation. À l’exception du président de région Michel Giraud qui crée Métropolis, une association mondiale de métropoles. Mais il n’arrive pas à intéresser Paris sur ce sujet. Jacques Chirac est à cette époque en conflit avec le dénommé Giraud. De fait, Métropolis continue d’exister, et existe encore aujourd’hui, mais sans impact sur l’analyse de la réalité du Grand Paris.

Bien sûr, les milieux professionnels et universitaires utilisent cette grille d’analyse. Par exemple en 1988 il y a la publication du manifeste 75021 pour une métropole nommée Paris, par un collectif d’architectes qui deviendront célèbres, dont Yves Lion, François Leclerc ou Christian de Portzamparc. Mais il faut attendre la mission « Banlieue 89 » pour que le Grand Paris ressurgisse avec force. Cette mission est donnée par François Mitterrand à Roland Castro et Michel Cantal- Dupart qui vont faire un énorme travail de compréhension pour passer aux dessus des barrières administratives. C’est un travail d’une très grande qualité et qui à mon sens est trop négligé d’un point de vue historique. Malheureusement cela n’aura pas de conséquences d’un point de vue politique à part peut-être la création du Ministère de la Ville.

localisation de la pauvreté

2001/2008 la Ville de Paris à l’initiative sur la question métropolitaine

À partir de 2001, la Ville de Paris est à l’initiative sur cette question métropolitaine. Delanoë a bien conscience de la dégradation des relations entre Paris et la banlieue. Il n’y a aucune négociation, voire une indifférence entre les communes. Ce n’est pas lié au courant politique parce qu’il y a des communes du même bord que Paris. Boulogne par exemple est furieux contre l’attitude parisienne. En 2001, Bertrand Delanoë va installer un dialogue égalitaire avec les villes de banlieue, quels que soient la nature et leurs courants politiques, et on va essayer de faire émerger des projets communs. Delanoë considère aussi que lorsque le climat politique le permettra, le débat politique sur la gouvernance politique métropolitaine s’ouvrira.

C’est une période extrêmement riche qui s’est traduite par la signature de 17 protocoles de coopération entre Paris, les communes de banlieue qui le souhaitaient, le département et la Région. Le bureau d’étude Mensia relèvera en 2006, 700 actions de coopération de toutes natures entre Paris et les collectivités.

Cela s’est traduit également par des actes politiques de considération de la banlieue. Par exemple, pour la ZAC Bruneseau, Paris a invité pour la première fois M. Gosnat, maire d’Ivry a participer au jury qui décidera du choix de l’architecte coordonnateur du projet. Ce sera Yves lion. C’est aussi des modifications des statuts du SYCTOM, et l’élection d’un président élu de banlieue au SIAPP, Delanoë considérant le fait qu’il y a 8 millions de foyers sous l’égide du SIAAP. 2 millions de parisiens et 6 millions de banlieue, il a proposé que ce soit un élu de banlieue qui préside le SIAAP.

Il y a aussi la multiplication des relations avec les milieux professionnels, les architectes, les universitaires, urbanistes, sociologues, géographes… et la publication à la suite de nombreux ouvrages très intéressants comme «la ville du périphérique», «Paris banlieue conflits et solidarités » ou encore ce périodique qui s’appelait « Extra muros » et qui donnait la parole à des intellectuels. Un autre livre que je signale « Paris banlieue, conflit et solidarité » d’Annie Fourcault, historienne et à l’époque titulaire de la chaire d’Histoire à la Sorbonne, spécialiste des grands ensembles et de l’histoire des banlieues. Ce livre a cassé cette lecture en noir et blanc d’un Paris uniquement dominateur et indifférent à la banlieue, et une banlieue qui ne serait qu’un territoire servant.

Et puis il y a des actes très concrets comme l’extension du Vélib à la banlieue. En 2008 constatant le succès parisien de Vélib et le mécontentement de la banlieue qui n’a pas accès à un service public de cette nature, Paris décide de l’étendre à 30 communes limitrophes et prend à sa charge l’installation et les frais de fonctionnement. Ce sera un peu compliqué puisqu’il y aura des conflits avec Clear Channel et Decaux, mais c’est le premier acte métropolitain concret à une bonne échelle à un moment donné.

Durant toute cette période, la municipalité parisienne s’est également dit qu’il fallait structurer et nourrir la pensée métropolitaine par un travail avec les universitaires et chercheurs tout en cherchant à mieux faire partager la nécessité de la politique métropolitaine à partir de l’imbrication extrême du Grand Paris. Une imbrication formidable et inouïe de ce territoire que l’on voit dans le rapport habitants/emplois et avec des évolutions tout à fait notables, puisqu’à partir des années 1990 le tiers des actifs parisiens travaille en dehors de Paris, et depuis ce chiffre ne fait qu’augmenter. Parmi ces parisiens, il y a quelques cadres supérieurs pour lesquels le terrain de jeux est Paris, New-York, Tokyo, mais il y a aussi les parisiens qui travaillent à la Défense, à Issy-les-Moulineaux, la plaine Saint-Denis, Fontenay-sous-Bois, Roissy…

Cette imbrication est considérable aussi sur les questions d’hébergement, de logement, de pollution, de répression aux changements climatiques. Elle provoque aussi un sursaut dans le milieu universitaire avec la parution de livres, ouvrages et publications sur les difficultés d’identifier une réalité ou une zone métropolitaine puisqu’elle est à géométrie variable. Paris est une métropole mondiale qui certes n’a pas la population de Djakarta ou Sao polo, mais qui s’avère être une métropole mondiale car connectée au monde entier à travers des échanges matériels et immatériels avec l’Afrique, l’Europe et le reste du monde. C’est une réalité qu’on a du mal à appréhender en 2001 et aujourd’hui encore. On est étonné de voir à nos portes, des cadres supérieurs, des réfugiés et des migrants. Mais Paris est une métropole mondiale au même titre que Londres, Tokyo, New-York et cela a évidemment des conséquences sur la ville. Aujourd’hui ce sont 30 millions de touristes par an à Paris, la construction d’un 4ème terminal à Roissy avec, à l’horizon 2040, 40 millions de passagers de plus qui vont s’ajouter aux 80-90 millions actuels. Paris est donc au cœur de la métropolisation et de la mondialisation. Je continue pourtant de penser qu’aujourd’hui encore on ne comprend pas les impacts très forts que cela a sur la ville, la vie des gens et l’organisation de ce territoire.

revenu des ménages

La conférence métropolitaine

En 2005, Delanoë considère au regard de ce qui avait été décidé en 2001 de passer à une autre échelle et qu’il faut ouvrir le débat sur la gouvernance. La conférence métropolitaine est créée en 2006. C’est une scène politique informel et innovante, inspirée de ce qui se fait à Saint-Nazaire à Nantes, à Bologne en Italie qui a une pratique métropolitaine de longue date, en Suisse, en Allemagne, aux Pays-Bas. Des villes ou des pays qui ont des façons de faire, de procéder et de dialoguer qui sont intéressantes et qui évitent les mécanismes problématiques de pouvoir dans la gestion des collectivités territoriales.

Cette conférence métropolitaine travaille avec une cinquantaine de communes, de maires et de présidents d’exécutif. Le programme de travail est important et porte sur le logement, le tourisme, l’aménagement, l’emploi, les ressources financières, les questions environnementales, et bien sûr la mobilité qui est le sujet principal.

Ce mouvement est lent et profond mais très peu médiatisé. À l’époque, seuls le supplément du « Nouvel Obs » qui s’appelait « Paris-Obs », et Libération, en parlent occasionnellement. Mais de manière générale, la presse, la radio ou la télé ne s’y intéressent pas.

Election de Nicolas Sarkozy

En 2007 c’est l’élection de Nicolas Sarkozy. Il nomme Christian Blanc comme ministre chargé du Grand Paris ce qui est une première dans l’histoire de la République car à l’exception des ministres chargés des DOM-TOM aucun ministre n’est chargé d’un territoire. Christian blanc restera 18 mois, il sera suivi par Michel Mercier puis Maurice Leroy. Christian Blanc et Maurice Leroy ont joué un rôle important dans l’émergence du Grand Paris. Christian Blanc notamment a bousculé le système des élus locaux avec force. En retour les élus locaux ont critiqué le retour de l’État et sa manière d’imposer sa façon de voir, tout en cherchant à se rapprocher de Christian Blanc qui de fait parvient à les obliger à se regrouper pour élaborer des Contrats de développement territorial. Ces contrats n’ont pas de valeur et pas de financement, mais ils obligent les communes à avoir des relations entre elles et à penser ensemble alors qu’elles s’ignoraient jusque-là.

Christian Blanc se prend également de passion pour le projet de création d’une ligne de métro en rocade autour de Paris, projet qui existait depuis longtemps puisque Michel Rocard en 1988 en parlait déjà dans son « Livre blanc ». Projet que la RATP a ressorti à plusieurs reprises avec notamment le projet « Orbitale ». Deux directeurs successifs de la RATP chargés du développement territorial, Jacques Marceau et Pascal Auzannet, ont tenté de convaincre de la nécessité de créer un transport lourd en rocade autour de Paris. Mais il y a une double réalité, la première est qu’entre les années 90 et le début des années 2000, les déplacements de banlieues à banlieues sont devenues majoritaires par rapport aux déplacements Paris-banlieue qui prévalaient surtout dans les années 50 à 70. L’autre réalité est que le métro parisien est en voie de saturation. L’hypothèse d’une ligne de métro en rocade est donc de permettre le déplacement des personnes, à grande échelle et en grande quantité, pour accéder à l’emploi, aux services et à l’éducation. C’est aussi pour la RATP un moyen de dé-saturer le réseau parisien.

Mais Christian Blanc s’empare de ce sujet avec une vision très économiste et à mon avis très datée. Pour lui il y a de grands clusters dans le grand Paris, des patates qu’il s’agit de relier par un système de lignes de métro qui va vite et qui relie les aéroports d’Orly et de Roissy, et à travers eux qui relie Paris à New York, la Silicon Valley, Tokyo… Une conception un peu ancienne car le Grand Paris ne fonctionne pas comme ça. Il y a certes des quartiers spécialisés comme la Défense mais Paris fonctionne à lui tout seul comme un grand cluster, global et très diversifié. Avec une particularité très intéressante et qu’il s’agit de conserver : c’est justement l’absence de spécialisation extrême des territoires. À l’exception de la Défense ou Roissy, on y trouve de l’industrie, de la recherche, des PME, un secteur aéronautique puissant…

Jean-Paul Huchon va appeler cette rocade le ” métro féerique “. Il n’y voyait pas l’intérêt et pensait que cela était hors de portée, trop cher. Le mérite de Christian Blanc a été de s’accrocher et d’avoir provoqué un élan considérable sur cette réalisation qui va bouleverser le Grand Paris. 200 kilomètres de lignes de métro, 70 gares, un maillage complet avec le RER et le métro sont projetés et vont transformer ce Grand Paris organisé depuis toujours de manière radio concentrique.

Il y a dans cette même époque la reprise d’un programme de recherche sur l’avenir du Grand Paris au sein du ministère de la culture par Eric Langereau, responsable du bureau de l’architecture du grand paysage. Sarkozy s’en empare aussi, il avait ému tout le monde en notant que Paris était la seule grande ville de France à ne pas disposer de communauté urbaine et en même temps plus tard il avait dit que ce sera un sujet pour son successeur. Il lance l’idée d’une consultation internationale d’architectes sur la métropole et l’avenir du Grand Paris, la métropole du post-Kyoto.

Tout cela bouscule le lent cheminement des élus. Mais il y a une effervescence très forte même si le discours de Nicolas Sarkozy à l’Hôtel de Ville le jour de son investiture n’est pas très remarqué mais dans lequel il dit quand même qu’ « on ne peut pas avoir de grandes politiques nationales si on a pas une vision pour Paris, donc j’aurais une vision pour Paris » et il renouvelle cet expression sur ce sujet lors de l’inauguration du 3e terminal de Roissy. Évidement il a sans doute l’idée de récupérer Paris en 2008 et la région à la suite.

En 2008, la conférence métropolitaine va tenir des Assises de la Métropole et décider de structurer cette organisation en se transformant en un Syndicat d’Études « Paris Métropole », qui est une assemblée de maires et de présidents d’exécutif, dans laquelle chaque collectivité a 1 voix, la présidence est tournante selon les formations politiques, et sans périmètre défini. L’agenda de travail est très exigeant et ce syndicat d’études s’élargira jusqu’à compter 220 collectivités adhérentes en 2010, Paris, la région, les départements, les intercommunalités et la quasi-totalité des communes du cœur métropolitain, plus d’autres en grande couronne.

730 projets d'aménagement

La consultation internationale

Je l’ai vécu intensément puisque que je représentais Paris au comité de pilotage, avec Anne Hidalgo. Cette initiative de l’État, pas très bien doté puisqu’il y avait à peu près 2 Millions d’euros venant de l’État et Paris en a proposé 400 000€.

C’est au démarrage une consultation classique avec des dizaines de candidature, puis une dizaine de candidats sélectionnés. Le mandataire est un architecte selon le règlement de la consultation mais ces mandataires réuniront autour d’eux des centaines de personnes. On comptera plus de 500 personnes qui auront participé aux travaux de la première consultation. Il y aura de grosses agences comme celles de Richard Rogers ou de Jean Nouvel, mais aussi de très nombreux laboratoires universitaires avec un conseil scientifique qui analyse et oriente l’action, présidé par Paul Chemetoff et Michel Lussault qui est géographe et travaille sur les lieux de la mondialisation et l’anthropocène.

Quand on regarde rétrospectivement, les premiers éléments importants de cette consultation sont la production et le haut niveau de réflexion car dès 2008-2009 les choses sont dites par les équipes : d’abord avec la mise en évidence de la réalité métropolitaine, des questions d’aspect, d’identité, de symbolique, de paysage, de géographie et puis surtout une première avec les questions environnementales post-Kyoto. C’est la première fois qu’on se pose la question à une échelle aussi importante en France.

La 2e grande réflexion très marquante chez les équipes, c’est le rapport entre métropole mondiale et métropole douce. C’est la confrontation entre la métropole attractive, idéale, l’accessibilité aux services, la convivialité, l’entraide et la rupture franche avec l’urbanisme précédent, le zonage, la tabula rasa, les grandes infrastructures ferrées et autoroutières qui fracturent le territoire. Il y a à ce titre la très belle carte « Lucifer », réalisée par Paola Vigano et Secchi, qui révèle en négatif l’ensemble des coupures sur le territoire du Grand Paris qui posent des problèmes pour les habitants. Il y a des réflexions sur la gestion responsable des ressources, la nature, le rapport ville-nature, la confrontation ville-nature ou la réintroduction de la nature en ville. L’idée aussi qu’il faut passer à un urbanisme de mutation, de recyclage, la fin d’un urbanisme de production, le refus de l’extension urbaine face à cette métropole qui s’étend de manière extensive et l’importance du foncier avec le poids et l’importance des milieux agricoles forestiers ou naturels comme ressources à protéger et à valoriser. Et puis encore, l’idée que la ville doit être appréhendée dans sa complexité et la mise en évidence de l’idée, aujourd’hui assez banale, qu’il faut travailler sur le projet en transformant et en améliorant.

Il y a aussi des questionnements très forts sur le type de métropole : métropole multipolaire ou métropole multicentrique. Cela dépend des équipes et cela continue d’interroger aujourd’hui. Dans la métropole multicentrique je cite très souvent Philippe Panerai qui disait polycentrisme oui mais polycentrisme hiérarchisé puisqu’au sein de cette métropole polycentrique, Paris joue un rôle politique, économique, culturel, patrimonial et touristique considérable. Il faut tenir compte des réalités singulières de cette métropole. La Défense ce n’est pas Paris et Roissy n’est pas Paris.

Il y a eu aussi une approche géographique avec la place de la Seine. Toutes les équipes aborderont cette question avec notamment l’équipe d’Antoine Grumbach dont le projet jusqu’au Havre a été le plus médiatisé avec la célèbre  phrase de Napoléon Bonaparte : « Paris, Rouen et le Havre ne forment qu’une seule ville dont la Seine est la grande rue. »

L’exposition à la cité de l’architecture suivra en 2009, exposition complexe et ardue, qui sera vue par 230 000 personnes, ce qui est un cas unique pour une exposition qui traite de l’urbanisme et de la ville.

On peut s’interroger sur les suites de cette consultation, car l’impact immédiat n’a pas été considérable. Pourtant les 10 équipes retenues ont toutes eu des contrats ou des marchés dans le Grand Paris, et ont pu développer sur des territoires parfois très importants leur conception, émis des suggestions, essayé d’approcher les élus et les décideurs dans les territoires. Cela était intéressant mais de manière générale peut être que la consultation n’a pas suffisamment trouvé un écho politique. Elle s’est poursuivie par la création en 2011 de l’Atelier International du Grand Paris dont Delanoë a souhaité que j’en sois le président et que Sarkozy a accepté. C’est un travail très important de 2011 à 2017 avec 15 équipes puis 14, après le retrait de l’équipe de Richard Rogers, un travail très ardu, très documenté sur les questions de logements, de transports, le changement climatique, les nouveaux rapports à la nature.

Avec quelques regrets pour ma part : pas d’images et aucun intérêt politique pour les travaux de ces 15 équipes d’architectes y compris à l’échelle nationale. Aucun retentissement, aucune commande politique. Ne trouvant pas d’interlocuteur, l’AIGP a fermé boutique en 2017. Les archives sont là. Au Ministère de la Culture. Je ne sais pas si elles sont réellement accessibles mais il y a là une masse de travail, de connaissances et d’analyses considérables pour de grandes propositions. C’est dommage car le débat institutionnel a primé sur tous les autres débats. La caractéristique de cette histoire qui court encore, c’est qu’il n’y a pas vraiment de débat sur la vision métropolitaine, il n’y a pas de débat autour de quelle société urbaine voulons-nous ? Quel type de métropole voulons-nous ? Est-ce qu’on veut rentrer dans une logique mondiale avec ces métropoles qui produisent partout le même effet : la ségrégation spatiale, la ségrégation sociale. Ou est-ce qu’on défend le point de vue d’une ville européenne, d’une métropole singulière, diverse, accueillante, pas spécialisée à outrance. Et ce débat là, ce débat égalitaire, solidaire, n’a pas vraiment eu lieu à mon sens, et c’est encore le cas aujourd’hui.

les transports collectifs

Le Grand Paris Express

Le Grand Paris Express va être la consécration du Grand Paris avec des réalisations concrètes qui vont bouleverser l’organisation de cette métropole conçue selon un modèle radio-concentrique. Tout était ramené à Paris, les lignes de métro, les RER, et là il y a quelque chose qui va en partie révolutionner cet état : autour de 2030, le GPE va permettre de multiplier par 10 l’accès aux emplois pour les habitants. C’est-à-dire que ce qui était difficilement accessible, les transports de banlieue à banlieue par exemple. Le GPE va fonctionner comme le métro parisien et va changer symboliquement aussi les choses, car d’abord on appartient au même monde grâce au métro, et cet accès au marché de l’emploi va provoquer des choses très intéressantes pour les gens. L’APUR a fait une étude sur les rapports entre le métro et les lieux culturels et, là aussi, les lieux culturels vont exploser et se retrouver à 2, 3 ou 5 stations d’un public qui avant n’avait pas accès à ces lieux ou ne pouvait y accéder que très difficilement.

Bien sûr il y a une interrogation forte sur les effets immédiats. C’est ce que montre l’étude ACADIE, rédigée par 3 universitaires Martin Vanier, Daniel Behart et Philippe Estèbe. On a un peu d’expérience avec les grandes métropoles du monde entier. Qu’est-ce qu’une grande infrastructure produit ? Uniquement de l’emploi, est-ce qu’elle produit du logement ? les logiques de marché logements emplois sont là mais on voit que les mécanismes du Grand Paris Express ne sont pas là ou n’ont pas d’effets immédiatement sur ces logiques du marché immobilier notamment.

L’idée d’un métro-rocade est ancienne. Elle est reprise en 2002/2003 notamment par Pascal Auzannet directeur du développement territorial de la RATP, chargé d’un grand rapport sur le PGE et qui a publié un petit livre qui s’appelle « Les secrets du grand Paris » dans lequel il zoome sur les processus de décisions publiques, c’est extrêmement documenté, il a tout noté pendant 10 ans et c’est intéressant de voir comment à partir de cette décision publique qui part d’une volonté extrêmement forte d’un ministre, il fait plier tout le monde et dit « on fera le métro, on crée une société pour le faire, on va chercher l’argent en instaurant une taxe qui rapporte 700 millions par an à la société du GP ».

C’est aussi l’intervention massive des élus qui arrivent à s’entendre sur ce sujet, visent à en modifier la philosophie et réussissent à transformer le projet avec 70 gares et un maillage extrêmement fin.

C’est Maurice Leroy, ministre, qui arrive à rapprocher les points de vue, entre l’État et la région puisque Jean-Paul Huchon est opposé à cette hypothèse. Jean-Paul Huchon défend l’« Arc express », avec une ligne en haut et une ligne en bas et ne reviendra dessus que sur la pression des élus. En 2010, est votée une loi qui crée la société du Grand Paris, société d’Etat dans laquelle l’Etat est majoritaire. Les départements siègent également, avec cet objectif considérable et un coût impressionnant autour de 32/34 milliards, dans une région, le Grand Paris, qui produit entre 600 et 700 milliards de PIB par an. Ces sommes étonnent tout le monde, mais est-ce qu’on ne peut pas penser qu’un investissement autour d’une des régions les plus riches au monde et une des plus productives au monde en vaut le coup ? Est-ce que c’est à notre portée ? J’aurais tendance à considérer que oui.

l'urgence sanitaire

La complexité inhérente à la réalité métropolitaine : périmètre, sujet, géométrie variable

Enfin, la complexité du débat inhérente à la réalité métropolitaine, la compréhension à la traine des mécanismes de la métropolisation par les élus. Tout cela est extrêmement complexe, il faut arriver à se projeter et considérer que les petites communes limitrophes, bien plus petites que Paris et n’ayant pas l’ingénierie et les capacités financières comme Paris, n’ont pas les moyens d’avoir une expertise qui leur permettent de se projeter. Tout cela est compliqué pour eux.

Je voudrais insister sur quelques éléments : dans cette métropole aussi riche, plus de 600 milliards de PIB par an, avec des inégalités sociales et spatiales extrêmement graves qui ne font que s’aggraver (voir l’étude INSEE « Gentrification et pauvreté dans le Grand Paris »). Ces inégalités avaient été identifiées dès 2001 alors que les schémas directeurs de l’Île-de-France disait lutter contre ces inégalités, mais au contraire, elles continuaient de s’accroître. Les communes pauvres devenaient de plus en plus pauvres, avec une polarisation et des risques de cessation sur une partie de ces territoires, avec des territoires où tout va bien d’un point de vue urbain, social, emploi. Ce qu’on peut espérer ne pas voir le jour, c’est la fusion des 2 départements Hauts-de-Seine/Yvelines dont le but est bien d’échapper à la solidarité métropolitaine. Ce sont des territoires qui sont riches, bien plus riches que la Seine-Saint-Denis. L’augmentation des inégalités est un sujet qui n’est pas assez relayé et qui n’est pas seulement lié aux politiques territoriales. Il y a un rapport parlementaire qui a montré que dans le département de la Seine-Saint-Denis il y a moins de justice, moins de police, moins de santé, moins d’éducation que dans tout le reste de la France. Alors qu’il y a 1,5 millions d’habitants dont une grande partie est en situation de grande difficulté. Cela ne relève pas uniquement des politiques territoriales, des communes ou départemental, il y a des questions qui relèvent du niveau national.

Le problème des mobilités avec le Paris Grand Express ne fait pas oublier la réalité de ce qui se passe ailleurs. La surcharge énorme du réseau existant. Le RER A et les RER en général. Il y a saturation du réseau parisien ce qui devient problématique, pas seulement la ligne 13, c’est un vrai sujet pour toutes les lignes.

L’inégalité dans la répartition des logements sociaux avec des communes qui refusent d’assurer le minimum de réalisation en matière de logement social.

L’inégalité des ressources des communes dans la captation des richesses produites est considérable. Par exemple, les droits de mutation ont rapporté 1,4 milliards à la Ville de Paris et 170 millions en Seine-Saint-Denis. Je pense et je ne suis pas le seul, qu’il faut revoir les mécanismes de péréquation, même si cela existe déjà et que Paris paye pas mal déjà pour les transports par exemple. Mais on pourrait s’interroger au regard de la situation sociale ou les urgences que je décrivais, à une péréquation qui serait plus efficace, plus puissante et qui ne laisserait pas des collectivités complétement au bord du chemin.

inventer la métropole

Le débat institutionnel métropolitain

En 2012, François Hollande a dit « nous ferons le Grand Paris tel que le souhaitent les élus ». Or les élus n’arrivent pas à se mettre d’accord c’est l’échec au sein de Paris Métropole avec trois hypothèses sur la table mais c’est le statu quo sur la question quelle métropole voulons-nous ? la métropole intégrée, la métropole fédérée ou confédérée ?

À noter que les élus à partir de 2011 n’arrivent pas du tout à mettre sur la table la question du projet métropolitain, quelle société urbaine voulons-nous ? Les débats institutionnels remplissent le champ de la réflexion jusqu’à la création de la Métropole du Grand Paris en 2016. Devant cet échec une poignée de parlementaires et la ministre chargée du dossier, Marylise Lebranchu, concoctent une loi dit loi MAPTAM sur l’affirmation des métropoles, une version intégrée. Devant la protestation des élus, Manuel Valls décide alors de réviser la loi, ce sera fait dans le cas de la loi NOTRe, votée en 2014 qui crée la Métropole du Grand Paris en 2016, avec 134 communes.

Mais cette loi ne fait pas le choix entre les différentes philosophies, elle est un peu intégrée, un peu confédéré. Il y a la métropole et à coté 11 établissements publics intercommunaux, sans lien organique entre eux.

Quelques éléments concernant le travail de la MGP depuis 2016 : il y a plus de 200 élus au conseil métropolitain, élus par les conseillers municipaux. Les gens se parlent, il y a des plans stratégiques qui sont rédigés par cette métropole, il y a une effervescence extrêmement intéressante, cela permet aussi la prise de conscience accélérée autour de la crise climatique ce qui n’était pas le cas. Le mot résilience n’était pas connu de certains élus. Mais la métropole bute et chute, toujours sur le même sujet qui est quelle type de métropole voulons-nous ? Le plan métropolitain d’hébergement et de l’habitat n’arrive toujours pas à passer, beaucoup de maires ne veulent pas qu’on leur impose du logement social, du logement un peu mais pas de logement social, le schéma de cohérence métropolitain en cours de travail sera un peu comme de l’eau tiède avait dit Jean-Louis Missika. Il ne sera pas contraignant, seulement incitatif, de plus beaucoup de maires s’opposent aux PLU intercommunaux, certains maires qui se disait métropolitains refusent catégoriquement les PLU-i…. Il y a beaucoup de résistance.

Les évolutions possibles. Le ministre Le Cornu, en charge du dossier, indique que la loi 3D qui va sortir après les élections municipales, devrait contenir des propositions pour l’évolution de la métropole parisienne mais pour le moment il ne semble pas qu’il y ait beaucoup de discussions.

C’est une période extrêmement intéressante car il s’est passé beaucoup de choses, l’APUR a recensé près de 500 projets, de toutes tailles, de développement dans le Grand Paris. Il y a les initiatives parisiennes qui ont contribué à des avancées, l’arc de l’innovation par exemple qui est l’idée qu’on peut développer de l’activité économique dans des quartiers d’habitat, le projet des ” Portes en places ” et bien d’autres projets encore… Avec un renouveau d’intérêt des milieux de la construction pour tout ce qui se passe dans ce Grand Paris.

Je termine par mon opinion sur les évolutions institutionnelles. Je ne sais pas si cela vous intéresse, juste en quelques phrases. Je pense qu’au regard des enjeux, péréquations, SCOT, répartition habitat/emploi, mesures d’adaptation à la crise climatique et lutte contre la pollution, seul le suffrage universel peut permettre de faire émerger une institution capable de porter l’ensemble de ces exigences et nécessités, et que le consensus, le dialogue, la patience soft ne permettront pas d’avancer car il y a trop de réticences et trop de localisme.

Je suis donc pour la suppression du Conseil Régional qui existe aujourd’hui, et des départements, et la création d’une institution métropolitaine proportionnelle et élue au suffrage universel dans les limites de la région Île-de-France avec des compétences en matière d’urbanisme, de logement et avec une péréquation bien conçue.

Et puis il y a plein de débats : Les jeux olympiques apparaissent avec le choix de faire de la Seine-Saint-Denis le lieu du village olympique qui pose débat, et c’est une bonne chose. Les débats sur les grands projets avec Europacity et l’échec du projet de Auchan, ce qui se passe autour de la gare du Nord avec l’idée que le consumérisme n’est pas la meilleure façon de penser le développement de la ville, l’affaire du boulevard du périphérique, où il y a de la démagogie de la part de certains et des réflexions sérieuses portées par d’autres. C’est un vrai sujet car le périphérique est certes une infrastructure nuisante mais qui fait vivre et fait lien. La question de la ville accueillante avec cette réalité que sont les campements, qu’est-ce qu’on fait si on veut une ville solidaire et qui soit accueillante pour tout le monde. La question de la citoyenneté : l’échelle métropolitaine est le dernier des soucis du point de vue de la citoyenneté. Et puis cette question sur les choix en matière de péréquation financière où il faudrait vraiment commencer par faire échec à la fusion des Hauts-de-Seine/Yvelines et ensuite se poser la question de comment mettre en place une péréquation.

Pierre Mansat

Délégué général de la “La Ville en Commun”

Pierre Mansat a été conseiller de Paris de 1995 à 2014. Adjoint au maire de Paris chargé des relations avec les collectivités d’Île-de-France et de la métropole à partir de 2001, il a été Président de l’Atelier international du Grand Paris de 2011 à 2017. Il est actuellement Délégué général de l’association “La Ville en Commun”.

 

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