Notre-Dame en feu, la fracture de la flèche, le brasier dans la nuit, l’attente impuissante …

Le 15 avril 2019, des images infernales nous ont atteints au cœur, au corps et à l’âme.

Pourtant, à mesure que la nuit avançait, les réflexes professionnels sont revenus : rien n’arrêterait la torche du grand comble puisqu’il n’était qu’un seul espace de grands bois secs, hélas bien ventilé, et de plomb prêt à fondre. Mais l’échafaudage du chantier au pied de la flèche abattue tiendrait-il ? Les murs pignons des bras du transept, les voûtes surchargées, tiendraient-elles ? Le plomb des grandes roses, si proche du feu, tiendrait-il ? Le brasier serait-il arrêté au droit des tours et du beffroi de cloches ?

Au matin du 16 avril, Notre-Dame, église cathédrale de Paris, était là, encore sous la vigilance des pompiers épuisés.

Sans toitures, mais elle était là.

Alors l’image du grand comble, de sa ligne de faîtage, de la ponctuation élancée de sa flèche, est sortie de nos mémoires pour ressusciter mentalement la forme complète de Notre-Dame.

L’église cathédrale n’appartient pas à la Ville ; elle est propriété de l’Etat qui partage avec le Diocèse l’organisation de son fonctionnement. Cela vaut pour toutes les villes de France où siège un évêché (pour Paris, un archevêché).

La Ville de Paris, pour sa part, est propriétaire de 96 édifices affectés aux cultes, dont 85 au culte catholique, pour la plupart églises paroissiales. Les plus grandes d’entre elles, Saint-Sulpice, Saint-Eustache, ont accueilli en urgence les célébrations de Pâques qui suivaient l’incendie.

Sur les hauteurs et dans la nef de Notre-Dame, les opérations de sauvetage immédiat et de sécurisation provisoire sont maintenant largement, méthodiquement et prudemment avancées.

C’est un métier : il y a des procédures pour cela, une manière de prendre les problèmes dans un ordre logique. Le plus complexe, le plus incertain, est pour la fin : on étaye, on enlève ce qui menace, on allège, on consolide, on protège. La difficulté est de réaliser ces travaux sans mettre en danger ceux qui les exécutent ni compromettre la stabilité de ce qui reste en place.

Lorsque le bâchage provisoire sera en place, il faudra bien commencer à démonter, au-dessus des voûtes béantes, l’échafaudage tordu et lacunaire qui subsiste de l’ancien chantier.

Car il y a désormais un ancien chantier (celui qui devait restaurer la flèche édifiée par Eugène Viollet-le-Duc) et un nouveau chantier (celui de la reconstruction des parties hautes de Notre-Dame).

Entre ces deux chantiers, se tiendra une opération diffuse, patiente, longue, méticuleuse : celle du constat d’état et de la restauration de ce qui a tenu : les pierres et les vitraux, les combles bas et le revers du portail, les parements intérieurs, les œuvres heureusement extraites de l’édifice…

Cette étape, certes moins affriolante que l’idée d’un grand concours international d’architecture hâtivement lancée au lendemain du sinistre, est essentielle.

Elle laissera le temps de la réflexion sur la technique de reconstruction du grand comble.

A ce moment, reviendra l’image de la silhouette de Notre-Dame, celle qui s’est fixée dans nos mémoires et que voyons encore, comme tous les parisiens d’un jour ou de toujours : la toiture du chevet à forte pente, gris de plomb, luisante après la pluie ; la vaste croisée ; le faîtage ourlé de sa ligne d’ornement, la découpe de la toiture dans le ciel de Paris ; et la flèche, dont on peut dire ce qu’on veut, qu’elle était comme ceci, comme cela, qu’elle n’a pas toujours été là…mais comment imaginer une autre silhouette que celle conçue par Eugène Viollet-le-Duc ?

S’il est une chose que les architectes-voyers de Paris portent avec passion depuis plus de 120 ans, c’est bien le paysage de Paris, fait de ses volumes, les pleins et les vides à l’échelle des rues et des boulevards, les matières, modénatures, couleurs, sculpture de la vie de la cité.

En son cœur, nous attendons le retour de Notre-Dame.

Le débat sur la technique qui présidera à la structure du grand comble et de la flèche, bois, métal, béton armé, est fondamentalement celui que portera la commission nationale des monuments historiques. Sa responsabilité est énorme, sa compétence primordiale.

Paradoxalement, le trop plein de savoir-faire compliquera le débat car d’une part, il y a en France des entreprises aptes à tout faire ou refaire et d’autre part, le chantier de Notre-Dame sera celui où tous voudront être.

Reproduire à l’identique la charpente en bois disparue, y compris celle de la flèche, est théoriquement possible car l’ouvrage est documenté dans ses moindres détails.

Concevoir une structure en métal ou en béton armé ouvre un large éventail conceptuel et technologique. Les précédents sont nombreux, comme les incendies hélas et voilà bien un sujet qu’il faudra prendre à bras le corps.

La prévention et l’alerte seront, pour ces grands volumes de combles qui ne sont pas des locaux «Recevant du Public » et pour les chantiers qui s’y tiennent, un enjeu concret demandant des moyens humains et budgétaires adaptés. L’incendie de Notre-Dame vient de nous le hurler aux oreilles : le patrimoine a trop perdu par le feu accidentel.

Dans la semaine précédant l’incendie, les statues à la base de la flèche aujourd’hui disparue, avaient été déposées en atelier pour leur restauration. Parmi elles, un Saint Thomas qui présentait le visage d’Eugène Viollet-le-Duc, offrant ainsi le portrait de l’architecte, le regard tourné vers la flèche qu’il avait conçue et tellement voulu édifier.

Si les statues ont une âme, l’architecte n’aura pas vu disparaître son audacieuse flèche de bois et de plomb.

Laurence Fouqueray

Architecte voyer générale honoraire de la Ville de Paris et architecte du patrimoine.

Laurence Fouqueray est entrée en 2000 dans le département de la Direction des Affaires Culturelles en charge des édifices cultuels et historiques appartenant à la Ville et l’a dirigé de 2009 à 2018. Au sein de la sous-direction du Patrimoine et de l’Histoire de la DAC, ce département est maître d’ouvrage de tous les travaux, qu’il s’agisse de l’entretien permanent ou des opérations majeures de restauration, afférents à un ensemble patrimonial bien spécifique : celui-ci se compose de 96 édifices affectés aux cultes dans le cadre statutaire de la loi de 1905, et de 7 monuments civils historiques.

Sur les 96 édifices cultuels, 66 sont protégés au titre des monuments historiques et quasiment tous constituent des jalons emblématiques de l’histoire des arts et de l’architecture.

A la mission de maîtrise d’ouvrage s’ajoute la fonction de représentant de la Ville – propriétaire, vis à vis des clergés affectataires et des instances extérieures à la Ville, notamment la DRAC – Conservation régionale des monuments historiques.